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Musée virtuel de Guinée : un projet pensé en 1951 avec Roland Pré — modernisation ou continuité de l’influence française ?

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28 septembre 2026
in Culture
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Musée virtuel de Guinée : un projet pensé en 1951 avec Roland Pré — modernisation ou continuité de l’influence française ?

Le 16 septembre 2026, le ministère guinéen de la Culture et de l’Artisanat, avec l’appui de l’Ambassade de France en Guinée et d’Expertise France, a officiellement lancé le projet « Musée virtuel de Guinée », prévoyant la numérisation 2D et 3D de 2 240 objets du patrimoine conservés au Musée national de Conakry. Le projet, financé à hauteur de 2 millions d’euros par le Ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères (Fonds Équipe France), s’inscrit dans une coopération initiée en janvier 2025 et prévue jusqu’en décembre 2026, avec un accompagnement scientifique et culturel prolongé jusqu’en 2028.

Selon les documents publics, ce projet vise à organiser le chantier des collections, former des professionnels guinéens à la conservation et à la numérisation, et développer une plateforme web et un dispositif hors ligne pour rendre accessible le patrimoine guinéen en Guinée et dans le monde.

Mais une question demeure : ce projet sert-il d’abord la souveraineté guinéenne, ou l’influence française ?

Le ministère guinéen de la Culture, selon les informations publiques, n’a pu formuler que des demandes portant sur quatre ou cinq objets, alors que les musées français en conservent près de 2 000 identifiés comme guinéens. Aucun protocole de restitution globale n’a été signé, et les procédures restent au point mort, malgré les engagements répétés de la France en faveur de la restitution du patrimoine africain.
Pourquoi les objets pillés en Guinée (1890-1958) ne sont-ils jamais dans les plateformes numériques en France ?

La France conserve des milliers d’objets provenant de la République de Guinée durant la période coloniale. Pourtant, ces objets ne figurent dans aucune plateforme numérique française ouverte au grand public. Cette absence n’est pas un hasard. Elle répond à des logiques politiques, économiques et géopolitiques précises.

La grande majorité des objets africains conservés dans ses musées, notamment au musée du quai Branly, ne sont pas intégralement numérisés ni mis en libre accès. Sur près de 90 000 objets d’Afrique subsaharienne, seule une fraction est visible en ligne, souvent sans informations précises sur leur provenance, leur contexte d’acquisition ou leur signification culturelle. Les visiteurs peuvent certes se déplacer à Paris pour voir ces pièces, mais l’accès numérique, lui, reste limité, partiel, parfois réservé aux chercheurs.

Si la numérisation est présentée comme un outil de démocratisation culturelle, pourquoi les objets les plus controversés, ceux dont l’acquisition remonte à la colonisation ne font-ils pas l’objet d’une transparence numérique totale ?

Pourquoi la France, qui insiste sur la nécessité de « partager » le patrimoine africain via des projets comme le musée virtuel de Guinée, ne met-elle pas elle-même en ligne l’intégralité de ses collections africaines, pour que les populations concernées puissent les consulter, les étudier, se les réapproprier ?

Cette situation pose une question de souveraineté : qui contrôle la narration, la visibilité et l’usage des objets ?

Si la France ne numérise pas massivement ses collections africaines, ce n’est pas par incapacité technique. C’est aussi un choix politique. Mettre en ligne ces objets, c’est ouvrir la porte à des demandes de restitution plus nombreuses, à des critiques sur les conditions d’acquisition, à une pression internationale pour un accès libre et gratuit. Garder ces objets dans les murs, c’est maintenir un contrôle sur leur exposition, leur interprétation, leur valeur symbolique et économique.

La Guinée doit se poser cette question :
accepte-t-elle de participer à un système où sa propre histoire est numérisée chez elle, mais reste physiquement et numériquement hors de portée en Europe ?

Ce scénario fait craindre une dépossession à double niveau : les objets les plus symboliques restent en Europe, et les copies numériques, si elles ne sont pas maîtrisées localement, peuvent devenir des instruments de narration contrôlée par des acteurs extérieurs. La Guinée ne doit pas accepter que sa modernisation culturelle se fasse au prix d’une dépendance accrue envers d’anciennes puissances coloniales.

Un tournant géopolitique : depuis l’indépendance, la France n’a jamais eu un tel accès

Depuis l’indépendance de la Guinée en 1958, la France n’a jamais eu un accès aussi direct et institutionnalisé aux collections patrimoniales guinéennes. Aujourd’hui, sous le régime du président Mamadi Doumbouya, le projet de musée virtuel est exécuté par le ministère de la Culture, dirigé par Moussa Moïse Sylla. Ce projet offre à la France, gratuitement et main ouverte, ce qu’elle n’a pu obtenir par la force durant des décennies : un accès structuré, numérisé et contrôlé aux objets guinéens.

Les risques du projet :

Sur le plan économique, un musée virtuel mal conçu peut donner l’illusion que la visite en ligne suffit, réduisant l’afflux de touristes et fragilisant les revenus des guides, artisans, hôteliers et transporteurs. Dans un pays où le tourisme culturel représente une source de devises et d’emplois, ce risque est réel.

Sur le plan culturel, la numérisation, si elle n’est pas encadrée par des règles éthiques et juridiques strictes, peut conduire à une marchandisation des symboles sacrés, à une décontextualisation des récits, et à une appropriation indirecte par des intérêts extérieurs. Les fichiers 3D, les modèles numériques, les contenus associés, s’ils ne restent pas sous maîtrise guinéenne, peuvent être exploités commercialement par des acteurs étrangers, sans retour pour les communautés d’origine.

L’IA facilite la création de copies hyperréalistes, mais aussi de contenus décontextualisés ou falsifiés, brouillant la frontière entre authentique et synthétique.

Sur le plan géopolitique, ce projet s’inscrit dans un rapport de force inégal. La France, en proposant un musée virtuel à la Guinée, ne fait pas un geste gratuit. Elle s’inscrit dans une stratégie de soft power, où la culture et la technologie deviennent des outils d’influence. Dans un monde où les puissances européennes cherchent à maintenir leur présence en Afrique face à la montée d’autres acteurs (Chine, Russie, Turquie, Golfe), la coopération culturelle est un levier diplomatique. Mais ce levier ne doit pas se faire au prix d’une dépendance accrue de la Guinée.

Le projet présenté comme une avancée technologique et culturelle, révèle en réalité une contradiction profonde : comment un pays peut-il se fier à une ancienne puissance coloniale pour moderniser son patrimoine, alors que cette même puissance conserve encore aujourd’hui des objets spoliés durant la colonisation, et refuse, malgré les demandes officielles, de les restituer ?

Ce qui est réaliste

La numérisation 2D et 3D des collections du Musée national est techniquement faisable et déjà en cours, avec des campagnes de numérisation et des formations de personnels locaux. La création d’une plateforme en ligne, accessible aux jeunes, aux enseignants et à la diaspora, est également réaliste, et s’inscrit dans des dynamiques internationales de valorisation du patrimoine par le numérique. Le renforcement des compétences locales, via des formations et des résidences artistiques, est un levier crédible pour améliorer la gestion et la médiation des collections.

Ce qui est incertain

L’impact réel sur le tourisme culturel reste à démontrer : aucun exemple documenté ne montre qu’un musée virtuel, à lui seul, augmente la fréquentation physique des sites patrimoniaux en Afrique. Les conditions de propriété intellectuelle, d’usage commercial et de gouvernance des données ne sont pas précisées. La restitution des objets guinéens conservés en France n’est pas incluse dans le projet, et aucune promesse de retour physique n’est formulée.

Un avertissement historique : le projet de musée virtuel à la lumière de Roland Pré

Pour rappel, dans son ouvrage intitulé L’avenir de la Guinée française, ce livre de 280 pages, Roland Pré, ancien gouverneur de la France en Guinée, écrivait en 1951.

Il dresse un tableau précis et clair de l’état économique et social du pays, de ses richesses, de ses possibilités, et indique le sens dans lequel la Guinée devait évoluer, selon lui, « sans la tutelle expérimentée de ses cadres » français.

Que si la France parvenait à reprendre le contrôle politique et culturel de la Guinée, ce serait un trophée majeur du XXIe siècle sur le plan géopolitique, car la Guinée a assuré les trois quarts de l’effort militaire de la France lors de la Deuxième Guerre mondiale. Ce projet de musée virtuel, s’il n’est pas encadré par des garde-fous stricts, peut être interprété comme une étape vers cet objectif : une reprise d’influence par la culture et la technologie, plutôt que par l’administration coloniale.

Qui était Roland Pré ?

Roland Pré était un gouverneur de première classe de la France d’outre-mer, ingénieur des Ponts et Chaussées, diplômé de l’École polytechnique de Paris. Il a été gouverneur du Gabon (1946-1948), puis gouverneur de la Guinée (1948-1951), avant d’être nommé haut-commissaire de la République au Cameroun (1954-1956). Il a aussi dirigé le Bureau minier de la France d’outre-mer et présidé des commissions de modernisation des territoires d’outre-mer.

Son livre n’est pas un simple rapport administratif. C’est un manifeste économique et politique, écrit par un homme qui a gouverné la Guinée et qui entend orienter son avenir dans le giron français.

Comment il décrivait la Guinée et ses ressources :

Il présentait la Guinée comme le « château d’eau de l’Afrique occidentale française », un pays montagneux aux fortes précipitations, doté d’un potentiel agricole, minier et énergétique exceptionnel. Il insistait sur le développement agricole, en particulier sur les cultures vivrières (riz, banane, palmiste, ananas, café, cacao), sur l’élevage bovin, et sur la nécessité de moderniser les techniques pour nourrir une population alors sous-alimentée.

Sur le plan minier, il décrivait avec précision les gisements de fer, de bauxite, d’or, de diamant, et les projets d’industrialisation liés à l’exploitation de ces ressources. Il voyait dans le port de Conakry, en pleine extension, un hub stratégique pour l’évacuation des productions guinéennes vers l’Europe.

Mais au-delà des chiffres et des cartes, Roland Pré dessinait une vision : celle d’une Guinée intégrée dans une « vaste organisation de l’économie eurafricaine sous contrôle français ». Pour lui, la Guinée avait un avenir économique majeur, mais cet avenir devait se construire avec, et non contre, la tutelle française.

Pourquoi cette citation importe aujourd’hui

Quand Roland Pré écrivait, en substance, que la France ne devait pas perdre le contrôle de la Guinée, il ne parlait pas seulement de ressources. Il parlait d’influence, de stratégie, de positionnement dans un monde en pleine recomposition. La Guinée, par ses hommes, ses minerais, son port, son réseau ferroviaire, était déjà, à ses yeux, un trophée géopolitique.

Le régime de Mamadi Doumbouya n’a pas à être accusé de tous les maux. Mais sur ce dossier, il prend un risque historique : offrir à l’ancienne métropole un accès numérique aux trésors guinéens, sans contrepartie claire, sans transparence sur les usages futurs, sans restitution physique, sans débat national.

Roland Pré, en 1951, voyait la Guinée comme un pivot de l’empire français en Afrique. Soixante-quinze ans plus tard, la Guinée doit décider si elle veut être un pivot de sa propre souveraineté, ou un pion dans un jeu d’influence qui la dépasse.

La Guinée, pilier de l’effort de guerre français (1939-1945)

Dire que la Guinée a fourni les trois quarts de l’effort militaire de la France pendant la Seconde Guerre mondiale n’est pas une exagération, c’est une réalité documentée. Des dizaines de milliers de tirailleurs guinéens ont été enrôlés de force ou par « engagement » dans l’armée coloniale française, envoyés sur les fronts d’Europe et d’Afrique pour libérer un pays qui les considérait comme des sujets, pas comme des citoyens. Ils ont débarqué en Provence, combattu dans les Vosges, libéré l’Alsace, payé le prix du sang pour une métropole qui, une fois la victoire acquise, les a démobilisés sans reconnaissance, sans pension égale, sans mémoire.

Aujourd’hui encore, des familles guinéennes portent ce poids : des anciens combattants, comme mon grand père Elhadj Idrissa Pendessa, ont versé leur sang pour la France, mais leurs noms n’apparaissent même pas sur les listes officielles des combattants reconnus. Leurs enfants, leurs petits-enfants, ne touchent aucun centime des pensions et des droits pourtant dédiés à ceux qui ont combattu aux côtés de la France. Cette injustice, vieille de plus de quatre-vingts ans, n’a toujours pas été réparée.

Rappeler ces faits, ce n’est pas accuser, c’est établir la vérité. La Guinée a donné ses fils, son fer, sa bauxite, son port, son réseau ferroviaire, pour une victoire qui n’a pas été la sienne. Soixante-quinze ans plus tard, quand un projet de musée virtuel est lancé avec l’appui de la France, sans garantie de restitution des objets pillés, sans transparence sur les usages des fichiers numériques, sans contrôle populaire sur les décisions, la question se pose : la Guinée est-elle toujours considérée comme un partenaire, ou comme une ressource ?

Un appel à la vigilance pour l’État guinéen

La modernisation n’est pas en cause. La numérisation du patrimoine est une opportunité réelle pour la recherche, l’éducation et la diffusion culturelle. Mais elle ne doit pas servir de paravent à l’immobilisme sur la restitution. L’État guinéen à travers le ministère de la Culture ont la responsabilité de poser des conditions claires : maîtrise locale des fichiers numériques, contrôle des usages commerciaux, association des communautés détentrices de traditions, et surtout, exigence de restitution effective des objets spoliés.

Créer des comités, organiser des colloques, signer des mémorandums ne suffit pas. Ces démarches, si elles ne s’accompagnent pas d’actes concrets, risquent de donner l’impression d’une activité diplomatique et culturelle de façade, tandis que les objets restent en Europe et que les copies numériques circulent sans garantie de souveraineté pour la Guinée.

Ce que l’État guinéen doit envisager

L’État guinéen doit exiger la transparence sur les conditions de propriété et d’usage des fichiers numériques, la garantie que les revenus générés par leur exploitation reviendront aux institutions et communautés locales, et l’inclusion explicite de demandes de restitution dans les négociations avec la France. Il doit aussi veiller à ce que le musée virtuel ne se limite pas aux collections du Musée national de Conakry, mais intègre les musées régionaux et les sites patrimoniaux dispersés sur tout le territoire. Enfin, il doit communiquer clairement auprès du public guinéen sur les objectifs réels du projet, ses limites, et les garanties obtenues, afin d’éviter toute illusion de modernisation sans souveraineté.

 

Mohamed Aly Pendessa
Journaliste d’investigation

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