Rendre hommage ne signifie pas renoncer à la vérité. Une nation souveraine doit pouvoir regarder son histoire en face, y compris ses zones d’ombre.
La mort de Sékou Touré est survenue alors que la Guinée se préparait à accueillir le sommet de l’Organisation de l’unité africaine. Des sources crédibles indiquent que le sommet de l’OUA devait se tenir à Conakry en 1984 et que Sékou Touré devait accéder à la présidence de l’organisation. Cette échéance renforçait son influence diplomatique en Afrique. Elle explique pourquoi certains observateurs ont considéré sa mort comme un événement politiquement majeur.
En ce 2 octobre 2026, la Guinée célèbre le soixante-huitième anniversaire de son indépendance. Elle devenait souveraine après avoir rejeté, lors du référendum du 28 septembre, le projet de Communauté française. Le président Ahmed Sékou Touré devint alors le premier président de la République de Guinée.
En cette journée historique, je rends hommage au peuple guinéen, aux syndicalistes, aux militants, aux femmes, aux jeunes, aux anciens combattants et à tous ceux qui ont contribué à la conquête de l’indépendance. Je salue la mémoire d’Ahmed Sékou Touré et de ses compagnons de lutte.
Je salue également tous les Africains qui ont combattu la domination coloniale et soutenu les mouvements de libération du continent.
Mes chers compatriotes,
Ce que je vous propose aujourd’hui, c’est de révéler l’un des documents déclassifiés de la CIA sur la Guinée, couvrant la période de 1958 à 1960, au lendemain de l’indépendance.
Ce document fait partie du programme de déclassification automatique sur 25 ans de la CIA, connu sous le nom de CREST 25-Year Program Archive. Ce programme prévoit que les documents historiques de la CIA sont automatiquement examinés et déclassifiés 25 ans après leur création, sauf s’ils contiennent des informations toujours sensibles pour la sécurité nationale.
Ce rapport spécial, aujourd’hui accessible au public, analyse la place de la Guinée dans la guerre froide et décrit les pressions exercées sur le président Ahmed Sékou Touré entre les blocs occidental et soviétique.
Le document montre que Washington considérait la Guinée comme un enjeu stratégique majeur en Afrique de l’Ouest. Il révèle qu’environ cent cinquante techniciens du bloc de l’Est occupaient des postes clés, notamment à Radio Conakry et dans les ministères de la Défense et des Mines, tandis que les Soviétiques offraient un prêt de 35 millions de dollars. Certains membres du gouvernement poussaient Sékou Touré vers un alignement plus marqué à gauche. Pourtant, le président guinéen avait choisi les États-Unis pour sa première visite officielle hors d’Afrique, signe de sa volonté d’afficher une posture neutre.
La CIA décrit Sékou Touré comme un leader nationaliste africain contraint de jongler entre les deux blocs pour préserver l’indépendance de son pays.
Les objectifs américains étaient clairs : maintenir la présence occidentale en Guinée, freiner l’influence soviétique et préparer un retour en force lorsque « cette marée soviétique reculera ». Les moyens proposés comprenaient une aide alimentaire, des prêts au développement, des programmes culturels et l’envoi de conseillers.
Ce document confirme que le régime de Sékou Touré était étroitement surveillé par les services de renseignement américains, qui analysaient ses alliances, ses vulnérabilités et ses marges de manœuvre. Il illustre aussi comment la Guinée, dès les premières années de son indépendance, était déjà un terrain de confrontation entre les grandes puissances.
La mort de Sékou Touré : ce que les sources établissent
Le président Ahmed Sékou Touré est mort le 26 mars 1984 à la Cleveland Clinic, aux États-Unis, alors qu’il subissait une intervention cardiaque urgente. Les archives de presse américaines de l’époque rapportent une crise cardiaque apparente et une intervention portant sur l’aorte.
Les circonstances médicales et politiques de sa mort doivent être vérifiées et documentées. Le gouvernement américain avait officiellement exprimé ses regrets après son décès, en le présentant comme un dirigeant africain respecté et engagé dans le règlement pacifique des différends.
Pourquoi les soupçons persistent-ils ?
Les soupçons ne sont pas nés de nulle part. Sékou Touré avait une relation extrêmement conflictuelle avec la France après le « non » guinéen de 1958. La France a suspendu son aide et ses relations avec la Guinée se sont fortement dégradées. Les archives américaines rapportent également que le régime guinéen accusait périodiquement la France, l’Afrique du Sud, l’Allemagne de l’Ouest et certains États africains de soutenir des complots contre Conakry.
En 1970, une opération armée contre Conakry, connue sous le nom d’invasion portugaise ou « opération Mer Verte », a été menée par des forces portugaises et des opposants guinéens. Une commission de l’ONU a été décidée pour enquêter sur ce raid, qui visait notamment à renverser Sékou Touré et à attaquer le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) présent en Guinée. Amílcar Cabral était le fondateur et secrétaire général du parti. Il a été tué devant son domicile à Conakry par Inocêncio Kani.
Une recherche universitaire consacrée à Amílcar Cabral indique que Sékou Touré avait créé une commission internationale d’enquête avec des représentants guinéens, du PAIGC, du FRELIMO, de Cuba et d’Algérie. Elle précise que de nombreux militants du PAIGC ont été interrogés à Conakry et que certains suspects ont ensuite été transférés pour être jugés dans les zones libérées contrôlées par le mouvement.
En 1965, la Guinée et la France avaient rompu leurs relations diplomatiques après des accusations guinéennes impliquant Paris dans un projet de renversement du président. Le New York Times a rapporté cette crise, tout en présentant les accusations comme des allégations contestées par la France. Il existe donc un contexte historique réel de tensions, de complots, de tentatives de renversement et d’accusations visant les services étrangers.
Les dossiers médicaux de Cleveland
La demande de déclassification doit aussi tenir compte du droit américain. Les dossiers médicaux ne sont pas automatiquement publics parce que le président est décédé. Le droit américain protège normalement les informations médicales d’une personne pendant cinquante ans après son décès, sauf exceptions prévues par la loi.
Le représentant légal comme la femme et le gouvernement peuvent demander l’accès à certaines informations. Le délai de cinquante ans étant arrivé à échéance en 2034 pour un décès survenu en 1984, les règles de confidentialité restent encore pertinentes en 2026. Il ne suffit donc pas de demander publiquement à la Cleveland Clinic de publier immédiatement l’intégralité du dossier. mais selon une procédure diplomatique, administrative et juridique précise.
Nous ne pouvons pas déclarer, sans preuve, que la CIA, la DGSE ou le SDECE ont assassiné Sékou Touré. Mais nous ne devons pas non plus demander aux Guinéens d’oublier les tensions historiques, les tentatives de déstabilisation et les accusations de complots qui ont marqué les relations entre la Guinée et certaines puissances étrangères. La vérité ne doit pas dépendre d’une rumeur. Elle doit reposer sur des documents.
Pourquoi les États-Unis ont-ils déclassifié les documents sur l’assassinat d’Amílcar Cabral, et pas ceux sur la mort d’Ahmed Sékou Touré ?
Des documents américains sur l’assassinat d’Amílcar Cabral, commis à Conakry le 20 janvier 1973, sont aujourd’hui accessibles au public. Ils figurent dans les collections déclassifiées du département d’État et dans la série Foreign Relations of the United States. Certains documents américains sur la Guinée de 1958 à 1984 ont également été déclassifiés : télégrammes diplomatiques, notes sur l’indépendance, rapports sur les relations avec la France, visites de Sékou Touré, demandes d’aide économique et militaire. Ces documents sont consultables dans les archives du département d’État et des bibliothèques présidentielles américaines.
En revanche, les sources publiques accessibles ne montrent pas de dossier américain déclassifié centré sur une enquête concernant la mort de Sékou Touré à Cleveland en 1984. La différence ne tient pas à l’absence de documents, mais à l’absence de demande officielle et de pression politique pour les ouvrir.
Je demande à l’État guinéen de saisir officiellement les autorités américaines, de demander l’accès aux archives de la Cleveland Clinic avec l’accord de la famille et des ayants droit, le dossier d’admission, les rapports opératoires, les rapports d’imagerie, les résultats d’examens cardiovasculaires, le rapport du chirurgien, le dossier de transfert depuis la Guinée, les documents relatifs à l’évacuation médicale, de solliciter les dossiers du département d’État américain, de déposer des demandes FOIA auprès de la CIA, de demander l’examen de déclassification des documents encore classifiés, de saisir les archives nationales américaines, de saisir les archives nationales françaises, portugaise, et anglaise.
La France et le Portugal disposent de lois sur l’accès aux archives et la déclassification des documents classifiés
En France, le code du patrimoine fixe des délais de communicabilité de cinquante ou cent ans selon la sensibilité des documents, et une autorité indépendante, la Commission consultative du secret de la défense nationale, émet des avis sur la déclassification des informations protégées par le secret de la défense nationale.
Au Portugal, la loi organique sur le secret d’État de 2014 prévoit que seule l’entité qui a classifié un document ou le Premier ministre peut ordonner sa déclassification lorsque les raisons de la classification ne sont plus assurées.
Ces deux pays ont déjà déclassifié des archives sur leurs anciennes colonies, sur les guerres de libération et sur les services de renseignement.
Pourtant, à ce jour, l’État guinéen n’a jamais saisi officiellement, Washington, Paris, Londres et Lisbonne pour demander la déclassification systématique des documents relatifs à l’indépendance de la Guinée, à la vie politique de Sékou Touré, aux complots dénoncés par son régime, à l’agression portugaise de 1970 et aux circonstances de sa mort en 1984.
Les archives existent. Les lois existent. Les procédures existent. Ce qui manque, c’est une demande officielle, précise et persistante de la Guinée.
Formulation pour l’État guinéen
La Guinée devrait transmettre une note verbale aux gouvernements français et portugais, par l’intermédiaire de ses ambassades et de son ministère des Affaires étrangères. Cette note devrait demander l’inventaire, la consultation et, lorsque nécessaire, la déclassification des archives relatives à la Guinée entre 1958 et 1984, notamment sur l’indépendance, les relations bilatérales, les tentatives de déstabilisation, le raid portugais de novembre 1970, le PAIGC, Amílcar Cabral et les dernières années de Sékou Touré, en demandant l’accès aux archives des services de renseignement et de la Défense.
La demande doit être factuelle, sans accusation préalable. Elle doit préciser qu’elle vise l’intérêt de la vérité historique, de la mémoire collective, de la recherche académique et de la réconciliation avec le passé.
Je suggère ensuite au gouvernement guinéen de créer une commission nationale d’archives et de vérité, composée d’historiens, de juristes, d’archivistes et de représentants de la société civile, chargée d’identifier les documents pertinents et de saisir les commissions d’accès aux documents administratifs en cas de refus.
Le président Ahmed Sékou Touré était une figure majeure de la lutte anticoloniale et du panafricanisme. Son décès est survenu alors que la Guinée devait accueillir un sommet de l’OUA en 1984 et que son président devait jouer un rôle important dans l’organisation panafricaine. Cette dimension justifie une enquête sérieuse, pas une accusation sans preuve.
Chers compatriotes,
C’est pour toutes ces raisons que je demande la vérité sur la mort du président Ahmed Sékou Touré. Un homme qui, comme le montre ce document déclassifié de la CIA, était étroitement surveillé par les services de renseignement américains. Un homme dont le régime était analysé, étudié et considéré comme un enjeu stratégique par les grandes puissances.
Alors je pose la question, simplement, sans accusation, mais avec lucidité : lorsqu’une personne menace les intérêts de l’Occident, lorsqu’elle est perçue comme un obstacle à certaines stratégies géopolitiques, et que cette personne se retrouve dans un hôpital, sur le sol même de ces puissances, pendant une opération médicale urgente… que peut-il se passer ?
Le rêve de l’Occident n’était-il pas de voir Sékou Touré entre leurs mains, dans leur système de santé, sous leur contrôle médical ?
Une opération chirurgicale peut-elle cacher autre chose qu’un acte médical ?
A-t-il été simplement victime d’une crise cardiaque, ou quelque chose de plus sombre s’est-il produit sur cette table d’opération ?
Honorer Sékou Touré ne signifie pas nier les souffrances et les violations commises sous son régime. La mémoire nationale doit être complète : elle doit reconnaître la lutte anticoloniale.
La Guinée doit pouvoir célébrer son indépendance sans dépendance étrangère, sans archives verrouillées et sans vérité confisquée.
Que la lumière soit faite sur les dernières heures d’Ahmed Sékou Touré.
Que les archives soient ouvertes dans le respect de la loi.
Que la vérité appartienne au peuple guinéen.
Bonne fête de l’indépendance au peuple de Guinée.
Honneur à celles et ceux qui ont conquis notre liberté.
Que leurs âmes reposent en paix.
Mohamed Aly Pendessa
Journaliste d’investigation
